Épître à Storge


Read by René Depasse

Le 14 Décembre 1914, Milosz a connu une illumination, une vision divine qu’il décrit dans L’Épître à Storge, publiée en 1917 : « Vers onze heures du soir, au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset quotidien de la Bible médité, je sentis tout-à-coup, sans ombre d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé ; et l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur indicibles. » Cette vision poétique d’inspiration mystique est précédée d’un essai métaphysique sur le temps, l’espace, la matière que, seuls, les philosophes accoutumés à pareils hermétismes peuvent apprécier comme il le mérite.

« L’illimité est l’ennemi des échappatoires. Il lui faut la sagesse de l’affirmation totale ou la folie de la négation absolue. Il m’est libre d’assigner des bornes à la matière aussi longtemps que je situe un objet seulement par rapport à un autre, dans un espace d’agencement ou d’orientation ; mais aussitôt que je suppose un total absolu de matière, ce n’est plus par opposition à un objet et dans un espace descriptible, mais bien dans l’immesurable, dans ce que j’appelle l’espace pur, que je lui assigne sa place ; et là, toute détermination s’évanouit. Posé mentalement dans cet espace pur, l’infinitésimal de matière comble l’infini de l’étendue. »
« L’espace et le temps semblent avoir été préparés de longue main pour nous recevoir ; cependant, toutes nos inquiétudes nous viennent du besoin de situer cet espace même et ce temps ; et l’opération mentale par laquelle, faute d’un autre lieu au contenant imaginable, nous leur assignons une place en eux-mêmes, en les multipliant et divisant à l’infini, n’ôte rien de ces terribles angoisses, – de ces angoisses d’amour, Storge, – qui nous poursuivent jusqu’aux confins de la Vallée de l’Ombre de la Mort. »
« Mais nous mourrons, Storge, et nous entrerons dans cet état béni où multiplication, division et rhythme sans cesse insatisfaits trouvent le nombre suprême absolu, et la finale immuable, parfaite, de tout poème. C’est le second amour, Storge, c’est l’Elysium de Maître Goethe, c’est l’Empyrée du grand Alighiéri, c’est l’Adramandoni du bon Swedenborg, c’est l’Hespérie de l’infortuné Hölderlin. Il est déjà ici – mais que désigne, ô Storge, ce mot ici ? – oui, et répandu dans l’universelle matière, dans la matière infinie, donc privée de mouvement et de lieu. »

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Ce livre appartient à la collection Litterature Audio

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